TOP

CANNES 2019 : FESTIVAL DE MANNEQUINS

Cannes resize

Alors que Cannes 2019 vient de se terminer, j’ai comme l’impression que, côté tapis rouge, on assistait plus à la clôture de la semaine de la mode qu’à celle d’un festival de cinéma. De mémoire, je n’avais encore jamais vu autant de mannequins – connus ou non- monter les marches. Il ne manquait plus que le salut du couturier à la fin et tu m’aurais dit que c’était la Fashion Week que je t’aurai crû (#syntaxe).

#JeSuisCuissot

Mon site préféré, Vogue.fr, n’a pas manqué d’y aller de son petit classement féministe. Parmi les heureuses élues du sujet « Festival de Cannes 2019 : les robes les plus sexy du tapis rouge » ne figurent que 4 actrices pour 11 mannequins. C’est pas très juste les meufs, hein. 

T’as beau être nommée dans la catégorie « Un certain regard », être rentrée au pied de biche dans ta robe et sortir le sexy cuissot d’une moue boudeuse face à un mur de paparazzi, à côté de toi il y a Adriana Lima. Et ouais : à peine le temps de se remettre du Gala du MET et tous les top models prennent d’assaut la Croisette.

Bye bye les starlettes qui tentaient de se faire connaître entre un esclandre de Jean-Luc Godard et une émeute à l’arrivée de Romy Schneider, aujourd’hui l’engouement est aux reines des runways. 

Marie-Claire.fr en parlait déjà en 2016 : « Que les robes de couturiers soient au centre de l’attention [ndlr : à Cannes], ce n’est pas nouveau […]. Ce qui change, en revanche, c’est la personne sur laquelle cette attention est portée. » Et de préciser : « Si ces porte-paroles restaient jusqu’à présent majoritairement des actrices […], elles sont aujourd’hui de plus en plus recrutées dans les rangs de mannequins traditionnels […]. De très jeunes femmes aux proportions parfaites […] qui ont le grand mérite […] d’avoir des comptes Twitter et Instagram suivis par des millions de followers. »

Ça slutshame sur la Croisette

Du sponsoring vivant donc qui, sur Cate Blanchett, peut faire sens, mais sur Meredith Mickelson (sic) moins. Et là tu me dis « oui bon, Dana, arrête de faire ta réac, c’est quoi le problème ? ». Le voici : quand tu recherches « mannequins au Festival de Cannes » sur Google, les résultats en page 1 sont plus affligeants les uns que les autres : « Une mannequin dévoile tout face à Sylvester Stallone », « Un mannequin en short : l’apparition qui a pris de court le Festival de Cannes », « Heidi Lushtaku signe le premier “nipplegate” du Festival de Cannes 2019 », « PHOTOS. Cannes 2019 : le mannequin Katia André victime d’un accident de culotte sur le tapis rouge du gala de l’amfAR » , soit :

  1. un sujet sur la nudité supposée d’une jeune femme (Voici.fr)
  2. un sujet à propos du short d’une seconde (Madame Figaro)
  3. une sombre histoire de seins qui s’échappent (Madame Figaro)
  4. et de culotte mal choisie (Closer.fr).

« L’homme est un loup pour l’Homme » comme dirait l’autre. En l’occurrence, les versions digitales des grands noms de la presse féminine prouvent, là encore, que peut importe l’éthique tant que compte le taux de clic. Par ailleurs, elles persistent et signent dans la vision symbolique de ce qu’est le mannequin aujourd’hui : une femme fétichisée et parfaitement réifiée, sorte de corps de poupée idéalisé, sans âme et sans droits.

De l’enfer d’être une déesse

Pour se recueillir mais aussi fantasmer, les Anciens créaient des statues de dieux et de déesses aux proportions parfaites qui incarnaient la Beauté à son paroxysme. Tant de perfection ne pouvait être que divine. On était humble devant une statue. On la respectait comme si, à tout moment, cette beauté surnaturelle pouvait fixer sur nous ses yeux de pierre et nous juger. Perfection dans les proportions mais aussi dans la posture légèrement déhanchée codifiée par Polyclète, voici une statue en « contrapposto », cette fameuse pose qui donne ce je-ne-sais-quoi d’altier (jambe d’appui avec contraction des muscles, autre jambe fléchie et décontractée).

Réplique du Doryphore de Polyclète en marbre de Carare découvert à Pompéï (époque Tibère). 
photo : droits réservés
Réplique du Doryphore de Polyclète découvert à Pompéï, -440 ©D.R

Et au 19ème siècle de notre ère, tout a dérapé. Quand la société de consommation a émergé, la première chose qui a été donnée en spectacle, c’est la féminité. Boum de l’industrie cosmétique, danseuses de revues, showgirls, femmes à barbes, presse à scandale, notions de « femme fatale », de « sex appeal », mannequins en plastique dans les vitrines et apparition des mannequins tout court, considérées comme la quintessence de la Beauté du temps. Comme les statues classiques de l’Antiquité, elles incarnent la beauté féminine parfaite et posent en« contrapposto » mieux que quiconque.

Malheureusement pour elles, la comparaison s’arrête là. Pas d’humble prière à la gloire de leur divine perfection ni de crainte de leur divine vengeance, bien au contraire.

Alors qu’elles sont de chair, les mannequins sont, elles, complètement chosifiées, résultat de l’abstraction et de la standardisation des corps individuels à des fins marchandes. 

C’est pour ça qu’on ne leur accorde pas une once de respect, qu’on ne les considère que comme des bouts de viande dépourvus de parole, qu’elles ne sont réduites qu’à leurs nichons qui se font la malle, leur short « trop » court et leur boule qui dépasse… surtout quand c’est involontaire.

Bref, Cannes 2019 où les hommes ont toujours le beau rôle et les femmes sont soit des actrices respectées, soit des corps à critiquer. Là où les premières incarnaient des rôles, les secondes désincarnent la femme. Il y a quelque chose de pourri au royaume d’Harvey Weinstein…

THE END

Post a Comment