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À QUOI LES DÉFILÉS SERVENT-ILS ?

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À QUOI LES DÉFILÉS SERVENT-ILS ?

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Vous m’avez-vu cavaler de défilés en défilés lors de la dernière Fashion Week de Paris ? Mes stories instagram vous ont fait rêver ? Remettez-vous. L’invitée version low cost, c’était moi. Parmi cette fashion faune triée sur le volet, j’étais debout derrière les places assises, les pieds en charpie, la coiffure ruinée par la pluie et le pass navigo bien serré dans la main droite. Je vous rassure : je suis très reconnaissante aux maisons de couture de m’avoir invitée.

POUR 10 MINUTES DE SPECTACLE

Mais quand t’es pas quelqu’un qui pèse (Anna Wintour, Sophie Fontanel, influenceuse de merde), tu te bats aux portes du spectacle de la mode parmi une foule compacte. Le mot d’ordre ? Être désagréable. Les quelques fois où j’ai tenté un eye contact complice avec l’un de mes voisins au bord du malaise vagal je ne reçu que dédain pour réponse, d’où une sombre sensation de malaise.

L’envie de hurler « T’es qui, toi, connasse, pour me toiser de haut en bas alors que t’es dans la même galère que moi ? » au bord des lèvres, je la fermais et me demandais simplement pourquoi je m’infligeais ce supplice.

Pourquoi courir d’un défilé à l’autre sans pause, passer les ¾ du temps dans une queue bordélique, me faire snober par les photographes alors que j’avais tout donné dans le style plutôt que de que rester pépouze dans mon canap et mater le défilé sur instagram en bouffant des chips ? Pour 10 minutes de spectacle ?

Oui. Même à plat ventre, j’y serai allée. Il faut vivre ces 10 minutes électriques pour le comprendre. Le défilé est un shoot, un shot, un stick, une dose, une perf, une came. Y goûter, c’est en devenir dépendant à vie. Je veux voir de mes yeux voir le travail des designers que j’admire. Je veux être au cœur du réacteur et vivre ces magistrales parades criblées de flash, ces overdose Couture dans une débauche de fric, de snobisme et de glam, ces moments qui marquent une vie de couturier ou qui annoncent sa ruine. Je veux voir le vêtement de près. Pas dans un magazine, pas sur un écran, en vrai. Mais vues les conditions dans lesquelles j’y étais, je m’interroge : le défilé de mode est-il toujours fait pour cela ?

MAIS TOUJOURS L’IPHONE LEVÉ

Comme dans à peu près tout ce que la culture propose de démonstrations publiques, les défilés de mode se transforment vite en forêts d’Iphone si bien qu’il est parfois difficile, en fonction de sa place, de voir passer les mannequins. Et puis il y a la forme. Je pense au dernier défilé Marc Jacobs printemps-été 2020 (non j’y étais pas, c’est à New York wesh), où une centaine de mannequins a débarqué en même temps pour traverser le public, puis, par groupes de 2, sont repassés dans des directions opposées. Alors oui le spectacle, oui la musique, oui le wahou, mais autant te dire que le mec qui a réussi à voir correctement un vêtement est un XMen.

Vanessa Friedman journaliste au New York Times, en a fait un article. Extrait : « Ce n’est pas comme les défilés à l’ancienne, où les mannequins arpentent le podium sous une tente blanche pour qu’acheteurs et journalistes puissent bien voir le vêtement. En fait, rien de tout cela ne concerne le vêtement en lui-même mais l’idée qu’il représente : une forme créative qui mêle musique, cinéma et grands textes pour prendre vie dans une communauté. »

Alors c’est super, mais on n’était pas venus pour voir des vêtements en fait ?

Comment qu’on fait ? Plus ça va et plus les grandes maisons proposent des défilés « upgradés », sortes de performances artistiques qui rivalisent de mises-en-scène technologiques. En vrai, le spectacle n’en est que plus vénère mais pour bien voir le cœur de la meule du game (le vêtement lui-même) bon courage.

DES DÉFILÉS DE LOOKS, PAS DE VÊTEMENTS

J’avais contacté la maison Olivier Theyskens (bête de couturier devant l’éternel) pour assister au défilé, mais il n’y avait plus de place. Plutôt que de me laisser en carafe, sexy Sandro, l’attaché de presse de la marque, m’a gentiment proposé de passer au showroom pour découvrir la collection OKLM une fois l’événement passé. Le mec fait bien son taf : il explique de A à Z le pourquoi du comment de chaque vêtement, l’inspiration du couturier, te permet de toucher, de retourner les coutures, de prendre des photos, bref, d’expérimenter la collection comme si t’allais repartir avec.

Mais combien de personnes qui assistent au défilé viennent ensuite au showroom pour bénéficier de ses lumières ? Comment peut-on critiquer à grands coups de « j’aime/j’aime pas » des pièces que l’on n’a pas vue de près ? Finitions main ou machine ? Gris chiné ou effet craie ? Façonnage en moulage ou patron à plat ? C’est du coton bio ou pas ? Et il vient d’où, d’abord ? Comment ça s’enfile, ça bouge, ça vit, ça vieillit, quelle est la sensation sur la peau ?

Oui, la main du couturier se voit mais surtout elle se touche. Le vêtement n’est pas qu’un look qui passe et auquel on adhère ou on n’adhère pas. C’est un artisanat, un savoir-faire à vivre dans sa chair.

Alors qui, après le défilé, vient au showroom ? Les acheteurs, certainement. Quand tu commandes 20K de came pour les Galeries Lafayettes, t’as intérêt à la goûter. Les journalistes ? Ça dépend qui et pour quoi mais, d’expérience, peu se déplacent. Les influenceurs ? Sûrement pas. À tout péter ils recevront une babiole à domicile pour en faire la promo sur les réseaux sociaux. Pourtant, le défilé reste LE rendez-vous incontournable. Pourquoi ?

DÉFILÉS POUR DE VRAI VS SUR INSTAGRAM

Pour le commun des mortels, suivre un défilé sur Instagram envoie du rêve en pixels et c’est à Paris que les plus grandes marques défilent. Entre 2 manifs de gilets jaunes il y aura toujours la Tour Eiffel, toujours la vie en rose, toujours Dior et Chanel. Le luxe est le poumon français, on ne peut pas le perdre. Mieux : on est tellement les boss que les plus grandes marques internationales préfèrent organiser leurs défilés sur nos doux pavés plutôt que dans leurs capitales, comme Alexander McQueen qui a dit « no, thanks » à la reine ou Valentino, bien plus romantique sous le ciel des Invalides que sous les feux de Salvini.

Quand on est invité, l’intérêt est d’abord dans la salle.

Oui c’est la guerre, oui les gens font la tronche mais il faut être là, il faut voir et être vu, il faut savoir qui est qui, qui fait quoi, qui se mettre dans la poche, qui est passé du 1er rang au dernier en une saison et inversement, quelle publication est importante, qui n’a pas été accrédité. Il y a toujours ceux pour qui le show est un prétexte pour « faire le show » et communiquer sur eux-mêmes. On les repère direct : rien à foutre des vêtements, ils font des selfies dos au podium avec, dans la version « mise en abîme », l’exploit d’avoir shooté un photographe en train de les shooter. Ceux-là ne feront pas long feu.

Les autres (acheteurs, media, stylistes, étudiants en mode…) profitent de cette occasion unique pour se rencontrer, échanger et accroître d’aucuns leur réseau, d’autres leur pouvoir.

LE BUT DU SHOW

Le Fashion Month  (Fashion Week de New York, puis Londres, puis Milan, puis Paris, toujours dans cet ordre) est une grande messe occidentalo-centrée. Et vas y que tous les invités défoncent la planète en sautant d’avion en avion et de taxi en taxi 18 fois par an (en comptant le prêt-à-porter, le Bridal, la Couture, l’homme, les collections Croisière et les pré-collections). Avant les réseaux sociaux, le retour sur investissement des défilés était palpable : les acheteurs étaient au premier rang et les autres attendaient jusqu’à un an pour se procurer les pièces qui les faisaient rêver. Aujourd’hui, l’industrie de la mode produit à un rythme effréné pour répondre à des fashionista boulimiques de nouveautés qui, plutôt que d’attendre bien gentiment l’arrivée des vêtements en boutique, se ruent chez H&M et Zara pour acheter de pâles copies.

Transformé en événement de marque, le but du défilé n’est plus commercial et la bonne visibilité du vêtement, secondaire. Par contre, sa médiatisation est immédiate.  

« Le show doit désormais remplir deux fonctions clefs : imaginer, d’une part, un moment d’exception pour les happy few et, d’autre part, orchestrer une médiation numérique riche et diversifiée afin d’attirer les clients de demain. » confie Sophie Conti, directrice du bureau parisien de la société Fashion GPS, au magazine l’Express. D’où une débauche de moyens spectaculaires. Cette saison, Chanel nous récréait les toits de Paris dans un décor plus vrai que nature, Saint Lolove envoyait des milliers de spots de lumière aux pieds de la Tour Eiffel et les mannequins du défilé Vuitton étaient entourées par un mur digital qui diffusait  le clip musical de l’artiste Sophie « It’s Okay To Cry ». Un défilé plus confidentiel, avec moins de moyens, aura beaucoup moins de chances d’attirer les gardiens du temple de la mode (journalistes, acheteurs, influenceurs) et de se faire remarquer. Est-il donc toujours le meilleur moyen pour une marque d’émerger ?

Si j’étais une grosse casse-couilles (lol), je suggérai aux plus grandes maisons de réduire le nombre de représentations à 2 ou 3 par an (ce qui n’empêche pas de continuer de communiquer comme des porcs sur insta). Pour des raisons écologiques d’abord mais aussi pour laisser une chance aux stylistes de demain de gratter un peu de lumière pendant les fashion messes. Si j’osais, je leur conseillerai même de faire office de mécènes pour certains. Marc Jacobs, encore lui (oui, je l’aime), a cédé sa boutique new-yorkaise au créateur japonais Tomo Koizumi le temps qu’il présente sa collection printemps-été 2020 à la presse. Ce serait chouette que ce genre d’initiatives se réitère. Si j’étais une ouf, j’imaginerai même des défilés de jeunes créateurs en premières parties des plus gros show, comme pour les concerts.

ET DONC ?

Et donc le défilé en tant que tel ne sert plus qu’à « pimper » les réseaux sociaux de plus belle. Les internautes bavent et les invités, malgré un marathon insupportable, expérimentent un spectacle qui convoque les 5 sens de manière bien plus puissante qu’en le regardant sur son écran. Et surtout, ils se sentent privilégiés. Moi la première. Malgré le standing, malgré la pluie, malgré l’asile à ciel ouvert, j’avais la sensation d’en être. Mais pas comme une drama queen attirée par tout ce qui brille. Comme une petite fille qui, quand les lumières baissent, a le cœur qui palpite, fronce les sourcils et découvre les yeux qui brillent l’aboutissement de jours et de nuits d’un travail de fourmi.

Quand certains se plaignaient de la pluie battante, c’était une pluie de paillettes que je traversais.

Quand les happy few me snobbaient, des talents immenses me souriaient. Il y a toujours de l’humain là-dedans, c’est d’ailleurs la condition sine qua none pour que le luxe dure. À quoi les défilés servent-ils ? Ils servent à nous évader de notre quotidien de merde.

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